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"Hauts sentiers"

Texte: Jean-Louis Masseboeuf.
Dessins et aquarelles: Catherine Fontaine - 2018-19.
Format 28,5 x 33 cm.
Coffret réalisé par Jeanne Frère (Nantes) avec une céramique en porcelaine.
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Hauts sentiers

Jean-Louis Masseboeuf

Qu'on me le montre, celui qui aurait conquis la certitude

                        et qui rayonnerait à partir de là dans la paix

                        comme une montagne qui s'éteint la dernière

                        et ne frémit jamais sous la pesée de la nuit.

 

                        Philippe Jaccottet - Pensées sous les nuages

A Catherine

        

Sitôt laissées derrière soi les commodités des grands chemins, ils s'écartent et s'élèvent. Ce sont des sentiers à l'écriture serrée, économe. Ils sont traces d'hommes qui de tout temps ont écrit, sans papier ni outils. Mais avec leurs pas, leur hargne, leur soif inextinguible d'avancer, pour fuir ou revenir. De purs signes d'humanité ...

 

 Ecrasante souvent, humiliante parfois, est la massivité aveugle de la montagne, chaos pétrifié d'une très ancienne bacchanale de feu. Seules  sont restées là, pendant longtemps, l'apparence de l'éternité et l'indifférence au sang, aux couleurs, à la nuit, à l'éphémère. Puis vint le marcheur lent, de chair fragile, celui que personne n'attendait là…

 

 Tout comme dans l'ombre rocheuse de Lascaux, le sentier exalte ici, en pleine lumière, le trait créateur de l'homme dessinateur. Encoche rageuse pour sublimer la peur face à la nuit compacte du monde et répondre à l'indifférence absolue du minéral qui nous porte. Et inventer au cœur du silence ce qui n'existait pas avant : un simple chemin, la présence dans le temps.

 

Malgré l'immensité et le poids, malgré la démesure des roches, trouver la faille, le passage dans le désordre. Scruter, évaluer, tracer, creuser un sillon où l'on ne récoltera que du vent, de la lumière et peut-être une issue. Et mettre de la patience à se mesurer à une réalité minérale si vaste qu'il serait fou de l'affronter autrement que de biais.

 

On y sent parfois la présence d'un secret très ancien, celui du premier homme, le premier qui osa, traversa et, peut-être, ne revint jamais. Celui dont l'ombre fugitive s'est perdue dans la lumière.

 

Ce sont sentiers qui toujours reviennent, vers un village, vers un lit, vers un corps, vers un visage où s'est réfugiée toute la douceur d'un monde rêvé. Ce sont sentiers dans le regard de celui ou de celle qui attend un signe venu de l'au-delà de l'horizon.

 

Quand vient le temps des neiges, le sentier s'enfonce encore plus avant dans le silence, se dissout dans la laine douce, et s'endort. C'est alors le temps presque arrêté dans le froid des apparences. C'est alors la très longue saison de la patience où le sommeil des choses est un sommeil d'enfant.

 

On y marche seul, parfois l'un derrière l'autre, jamais en se tenant la main. Il y a peu de paroles, presque toujours inutiles. Une visière de solitude sur le regard, on laisse le corps s'accorder comme un orchestre. Et l'on se confie tout bas à sa propre respiration…

 

Parfois il semble que le sentier progresse plus lentement, devienne encore plus silencieux, pour ne rien troubler de l symphonie minérale envahissant tout l'espace visible.

 

 Chaque pas de celui qui marche là est une grâce rendue à une histoire lointaine gravée dans le paysage par des éclaireurs oubliés. Chaque pas donne nourriture au chemin, ajoute un récit au récit. Chaque pas incruste davantage le tracé entre minéral et végétal toujours à l'affût et prompts à effacer le sentier dans un éboulis de temps

 

Rien n'est droit ici, rien n'est d'équerre. Il n'y a que lignes courbes, contournements, lenteur calculée, intelligence fluide dans la dureté brutale de la roche.

 

On y marche seul, parfois l'un derrière l'autre, jamais main dans la main!; il y a eu de paroles, presque toujours inutiles. Une visière de solitude sur le regard, on liasse le corps s'accorder comme un orchestre. Et l'on se confie tout bas à sa propre respiration.

 

Parfois il semble que le sentier progresse plus lentement, devienne encore plus silencieux, pour ne rien troubler de la symphonie minérale envahissant tout l'espace visible.

 

Rien n'est doit ici, rien n'est d'équerre. Il n'y a que lignes courbes, contournements, lenteur calculée, intelligence fluide dans la dureté brutale de la roche.

 

  La nuit venue, le sentier se referme sur lui-même, protégeant de la nuit dévorante la mémoire riche ou pauvre des pas du jour, de ces présences passagères qui lui permettent de ne pas disparaître.

 

De part et d'autre, le chaos des pierres, ou les forêts, ou les alpages aux mille tiges. Tout cela bruisse d'une multitude de dieux que la lumière, le vent et l'imagination nous suggèrent. Profondément silencieux, le sentier, lui, ne rêve pas, nous tendant à chaque foulée le miroir de notre souffle profond, et donnant à sentir sous la sueur la beauté sombre des intentions humaines…

 

Ce n'est pas qu'un tracé qui monte ou descend sur le sol pentu. Ce n'est pas rien qu'un peu de terre tassée ou beaucoup de pierres polies par l'usage. Ce n'est pas qu'un chemin, c'est aussi un portrait du marcheur, fragile et presque nu ailleurs, mais ici soucieux de mettre de la réalité charnelle dans la matière absolue.

 

Refuge contre le vertige de l'infini, havre de certitude, contrepoint des horizons multiple, défi d'être là malgré tout : le sentier en équilibre au bord du vide affirme muettement, au plus haut, une présence obstinée au cœur du monde aveugle.

 

La mer en permanence divinise un horizon unique. Les routes qui s'y tracent disparaissent sitôt créées. Ici, sur les hauts sentiers, en-deçà des limites accumulées au loin par les gris et les bleus, les arpenteurs du monde ont gravé un espace ancré dans une durée mesurable.

 

On s'y croise, on s'écarte pour laisser place, on se respecte,  on se salue. Cela n'arrive pas souvent. Mais dans la reprise de la marche solitaire reste, un bref instant, la rumeur d'une présence commune dans des contrées inhabitées.

 

 Par le sentier, la montagne entre en mille lames dans le cœur que l'effort fait chanter au plus juste de son registre. La lumière d'altitude occupe alors tout le regard, créant un immense cercle bleu dont le centre est un corps, un corps compact, unifié, prenant conscience de sa réalité et de cette joie profane d'être un plus que ce corps…

 

 Le sentier propose une destination, un devenir, non une errance. S'en écarter reste un choix. Le suivre, c'est ne pas se perdre, quand, tout alentour, s'amoncellent les brisures du chaos et que l'imagination y perçoit des blessures béantes où se devine le squelette rocheux de la terre.

 

Fanal qui vibre là-bas juste avant la fin du jour, le refuge se voit de loin, ancré profondément dans les profondeurs de la montagne. Sentinelle postée là pour accueillir la fatigue heureuse, il bruisse derrière ses murs du bruit clair des planchers sous les pas, du chant familier de la vaisselle et de mille histoires qui se mélangent. Et s'endort vite dans la nuit, comme un port oublié de la mer.

 

 Lacs blancs, lacs noirs, lacs profonds et calmes d'où surgissent des mouvements de couleurs. On s'y arrête, on y scrute des profondeurs indéchiffrables, on s'y repose pour étancher une très ancienne soif de lumière. Le sentier qui les longe se charge peu à peu de rêves pour le reste du chemin.

 

Des mains ont empilé de loin en loin des pierres à peine visibles dans l'uniforme désordre des hautes roches. A cette altitude, une incertitude s'installe dans tout le paysage, une sensation d'apesanteur,  presque une inquiétude fugitive de se perdre ou disparaître dans le flou des roches mouvantes qui bougent sous les pas. On avance alors dans le chemin immatériel qui va de cairn en cairn; on s'arrête souvent pour regarder et respirer. Jusqu'à la crête là-haut, enfin atteinte, lorsque le paysage redevenu immense prodigue au regard sa splendeur et son unité. Et au cœur du marcheur, une paix provisoire où tout s'efface.

 

Marcher entre les herbes, entre les arbres, entre les pierres,  dans la lenteur retrouvée du monde, chaque pas marquant le sol sans y laisser de trace. Faire entrer en soi une lumière purifiée de toute impatience, l'inspirer jusqu'au centre de la poitrine, et l'unir à la nuit qui monte des profondeurs du sol. Avancer ainsi, sans hâte, avec le sentiment de porter dans son corps le cœur incandescent de quelque chose d'indéfini qui ressemble pourtant à une réalité essentielle.

 

 Le partage, ici, ce n'est pas aller du même pas, c'est s'attendre, un peu plus haut, un peu plus bas; puis déposer à la halte le poids de silences solitaires; et boire à la même gourde l'eau des joies qui se ressemblent.

 

Tout au bout du sentier, il n'y a rien qu'un sommet. Un espace étroit de merveilleuse inutilité, au centre d'immensités bleutées. Aucune parole n'est nécessaire pour se souvenir de ce qui se passe ici. Ce n'est pourtant pas le silence;  un vent froid et pur, venu d'on ne sait où,  tourne comme un rapace au dessus de l'endroit, disant : ne t'attarde pas …

 

 

 C'est là, sur ces hauts sentiers, que je l'ai rencontrée. Elle marchait dans la lumière nue, le regard intense porté sur roches et flore. C'est là, sous son pas, que naquit le chemin qui, depuis, ne cesse de dire notre histoire sans but. C'est là que s'est gravé en moi le message silencieux des amants : celui qui aime n'épouse pas, il accompagne.

           

 

 

 

 

 

 

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